François Bayrou : "Le projet du PS est insoutenable pour la France"
Par Pierre LECLERCQ le vendredi 21 octobre 2011, 12:16 - Lien permanent
Le président du MODEM, François Bayrou réagit à l'accélération de la crise et à l'investiture de François Hollande au PS.
La crise, avec la surveillance par Moody's de la note Aaa de la France, menace plus que jamais. Jugez-vous bonne la politique menée par Nicolas Sarkozy?
Il y avait une chose à faire, le premier jour, qui n'aurait pas coûté cher
et qui aurait arrêté la crise. Il suffisait que l'Union européenne affirme que
la dette contractée jusqu'à ce jour par les Etats de la zone euro était
garantie par les institutions de la zone euro. La France aurait dû défendre
cette thèse. Cela aurait rétabli la confiance et n'aurait pas coûté le prix
exorbitant que la défiance généralisée va nous obliger à assumer. Le
renouvellement des dettes à venir devait en revanche être conditionné à des
réformes. Ce n'est pas ce qui a été fait. Une stratégie confuse collant à une
politique allemande elle-même incertaine a conduit à la généralisation de la
défiance.
L'UMP annonce la fin du Aaa en quelques heures si M. Hollande est élu président en 2012…
Il n'y a qu'une stratégie de redressement des finances publiques. Cette
stratégie, c'est d'augmenter les ressources fiscales de l'Etat et de baisser un
certain nombre de dépenses publiques. Une vingtaine de milliards doivent être
économisés au niveau de l'Etat, une dizaine dans les collectivités locales et
une vingtaine dans la Sécurité sociale. En ce qui concerne les ressources, je
suis pour la création de deux nouvelles tranches de l'impôt sur le revenu: il
faut relever à 45 % celle qui est actuellement à 41% et en créer une à 50 %. Il
faudra peigner les niches fiscales d'une vingtaine de milliards d'euros et il
faudra une augmentation de la TVA de 2 points.
La gauche est dans l'illusion quand elle dit: "Nous allons augmenter les impôts
et cela nous permettra de faire de nouvelles dépenses publiques." La droite
raconte des histoires quand elle dit: "Nous allons baisser la dépense publique
sans augmenter les impôts."
François Hollande se dit sensible à la question des déficits. Au fond, n'occupe-t-il pas, comme vous, le terrain du centre ?
Ce n'est pas un secret que j'ai de bonnes relations avec François Hollande.
Mais il est engagé avec son parti dans un programme insoutenable pour la
France. In-sou-te-nable ! Je vous le dis en détachant les syllabes. On ne
fera pas 300 000 emplois jeunes sur fonds publics. On ne fera pas des
recrutements de dizaines de milliers de fonctionnaires. On ne fera pas le
retour à la retraite à 60 ans. On ne fera pas une allocation générale pour tous
les étudiants. Tout cela additionné est une illusion meurtrière pour le pays.
C'est un mensonge public.
Ne pas dire la vérité, c'est se condamner à des accidents à très court
terme. En 2007, je disais qu'on ne pouvait pas continuer les dérives pendant
les deux années après la présidentielle. Cela a été vérifié. Aujourd'hui,
j'affirme qu'on ne pourra pas les continuer pendant deux mois.
Vous ne croyez donc pas aux intentions de M. Hollande?
Au fond de lui-même, je suis sûr, il n'est pas très éloigné de cette pensée.
Mais les socialistes ont décidé d'une stratégie de séduction tous azimuts.
Avoir fait voter 2,5 millions de personnes pour un programme qui ne sera pas
appliqué, c'est pour moi une situation de malaise démocratique.
Sitôt investi, M. Hollande a fait une ouverture en direction des centristes…
François Hollande prétend que sa majorité peut aller des communistes, des
écologistes, jusqu'aux centristes. Je vous le dis: cette majorité-là n'existera
pas. Il y a deux thèses irréconciliables. Les uns disent: "C'est la faute du
capitalisme, il faut démondialiser." Les autres sont réformistes. J'admets
volontiers que M. Hollande est de la seconde famille. Mais une telle majorité
qui engloberait les uns et les autres est impossible durablement.
Les événements vont imposer – quel que soit le vainqueur de la présidentielle –
une majorité dans laquelle les réformistes de gauche, du centre et de la droite
républicaine devront assumer ensemble la responsabilité du pouvoir. Aucune des
deux majorités traditionnelles ne peut respecter le contrat que la nécessité
imposera. La droite est sous la pression de la droite extrême, ou "populaire",
qui flirte avec des thèmes europhobes et anti-immigrés, et la gauche est sous
la pression des démondialisateurs. Avec d'étranges recouvrements entre les deux
radicalités.
Les projections sur les législatives de 2012 prédisent une large victoire de la gauche. Quelle peut être la place du centre?
Aujourd'hui, la gauche est favorite. La vertu de l'élection présidentielle
est qu'elle permet au pays de redessiner le paysage politique. La majorité qui
sortira des urnes entraînera une majorité législative différente. Et lors de
cette échéance, le courant central du pays, unifié, devra défendre lui-même ses
convictions et ses candidats. Si je gagne, ce grand courant aura des
investitures dans toutes les circonscriptions. Et il y aura un courant de
rassemblement puissant.
Rassembler le centre semble déjà une mission délicate…
Le centre est en diaspora. Mais je crois que cette diaspora s'achève. Il y a
des députés de la majorité actuelle qui dialoguent avec nous, tout comme des
élus de centre gauche. Dans les familles divisées de cet ensemble au centre
droit, la prise de conscience est en train de se faire qu'au fond il faudra
choisir entre Nicolas Sarkozy et moi.
En 2007, nombre de vos soutiens ont rejoint la majorité pour assurer leur réélection. Pourquoi changeraient-ils d'avis ?
Tout le monde sait que l'UMP est un échec. Il faut reconstruire un centre
indépendant. Je ne vais pas régler de comptes, je ne mettrai pas en accusation
des choix passés. Les députés s'apercevront bien sûr que l'UMP ne peut plus
être l'assurance de leur réélection.
Si vous n'êtes pas au second tour de l'élection présidentielle, que ferez-vous ?
Il y a quatre candidats possibles pour le second tour : Marine Le Pen,
Nicolas Sarkozy, François Hollande et moi. Trois –M. Sarkozy, M. Hollande et
moi – peuvent être élus. Quatre dont trois ! La campagne électorale
permettra aux Français de trancher. Après, il y a un second tour où chacun
prendra ses responsabilités.
Ferez-vous connaître, cette fois, votre préférence ?
Je prendrai mes responsabilités, et cette décision sera prise d'une manière
collégiale.
Vous avez demandé plusieurs fois une part de proportionnelle dans le scrutin législatif. Est-ce la clé d'un accord ?
Je vous dis avec certitude qu'il n'est plus possible que plus de 50 % du
pays soit exclu de l'Assemblée nationale. De l'extrême gauche au Front
national, en passant par les écologistes et le centre, c'est la majorité du
pays qui est exclue, ou obligée de faire allégeance pour avoir des sièges.
Cette exclusion est honteuse. Faut-il changer cela après ou avant la
présidentielle ? Si j'étais Nicolas Sarkozy, je me demanderais quelles
sont les raisons de la fragilité politique dans laquelle nous sommes et
j'ouvrirais, avant 2012, pour les élections qui viennent, le débat.
La perspective d'une vie démocratique dominée sans partage par le PS, qui,
avec moins de 30 % des voix, pourrait occuper sans aucune exception tous les
pouvoirs du bas en haut de la République, est malsaine. Jamais cela ne s'est
produit dans la République.
La primaire des partis est maintenant achevée. Maintenant va commencer la vraie
primaire, la primaire du pays. Les Français ont deux choix à faire: veulent-ils
l'alternance ? Et, si oui, avec quel président, quel projet, quelle
majorité ?
Ne craignez-vous pas que la crise n'augmente la polarisation de la vie politique, réduisant l'espace central ?
Comme à chaque élection présidentielle, on essaiera de réduire le débat à la
bipolarisation. Et comme à chaque élection, nous ferons échouer cette
tentative. J'affirme que notre potentiel électoral est plus important qu'en
2006.
Ne vous y trompez pas : beaucoup de Français veulent une alternance, ils
veulent tourner la page Nicolas Sarkozy, mais ils ne veulent pas donner tous
les pouvoirs au PS. Et par-dessus tout, ils veulent qu'on leur dise la vérité
et qu'on leur propose un chemin crédible pour en sortir.