interview de François BAYROU au journal Le Figaro, publié le jeudi 7 avril
Par Pierre LECLERCQ le samedi 9 avril 2011, 12:52 - Lien permanent
François BAYROU, président du Mouvement Démocrate, a accordé une longue
interview au journal Le Figaro, publié le jeudi 7 avril.
Il y critique le projet du PS et plaide pour "un changement profond à la
présidentielle". Selon lui, seul le Centre est en mesure de
l'incarner.
LE FIGARO - Approuvez-vous l'action de la France en Côte
d'Ivoire ?
François BAYROU. - Si la reddition de Gbagbo intervient à
temps, l'action de la France aura été décisive. Cette guerre civile, Gbagbo en
est responsable. Alassane Ouattara a été patient. La France et les Nations
unies l'ont accompagné dans sa patience. Quand il n'y a plus rien eu à tenter,
l'intervention internationale a permis de rétablir l'ordre légitime et la
légalité. Reste à faire émerger de cet immense gâchis la réconciliation, la
paix et la prospérité.
Dans quel état politique est la France aujourd'hui ?
FB: Jamais je n'ai ressenti une telle ambiance de
décomposition et de division du pays. Cela place les acteurs politiques devant
leurs responsabilités.
Comment y répondre ?
FB: Rassembler, donner du sens. Mais d'abord, la vie
politique doit être assainie. Il faut effacer les soupçons que font peser
toutes ces affaires obscures, comme l'affaire Tapie, les financements opaques,
les cumuls de toute nature, la manipulation des sondages...
Que vous inspirent les derniers développements de l'affaire Tapie
?
FB: Nous n'étions pas nombreux, au début, à dénoncer envers
et contre tous une affaire d'État, une spoliation de l'argent public, par
centaines de millions d'euros. Aujourd'hui, chaque jour qui passe apporte des
preuves supplémentaires. J'ai la conviction que l'un des enjeux de 2012 sera de
faire la lumière sur ces affaires, qu'on respire enfin.
Comprenez-vous la colère qui s'est exprimée dans le vote FN ?
FB: Quand j'ai écrit Abus de pouvoir, je savais ce que je
traduisais. La politique est devenue fausse monnaie. Les mots servent à cacher
les choses. Les buts véritables ne sont jamais avoués. La vraie vie est niée -
on l'a vu sur le prix du gaz ou de l'électricité - et les valeurs qui font
vivre les gens aussi. Les Français enragent d'entendre leurs gouvernants leur
décrire un pays qui n'est pas le leur.
Ne craignez-vous pas un 21 avril bis ou un 21 avril à l'envers ?
FB: Non. Ce sont les Français qui choisissent les candidats
du second tour.
Face à la montée des extrêmes, le centre a-t-il encore un espace ?
FB: Plus que jamais. Car le vote extrémiste est non
seulement un danger moral pour le pays mais une impasse politique. Le Front
national au second tour, c'est la garantie absolue de la victoire pour l'UMP ou
le PS. Nous sommes les seuls à pouvoir proposer un changement véritable, un
nouvel ordre politique, sans impasse et sans risque.
Accepteriez-vous de participer à une confédération des centres avec
Jean-Louis Borloo, Jean Arthuis ou Hervé Morin ?
FB: Pour que le centre trouve sa force, il y a trois
conditions : reconnaître que le centre est indépendant de la droite et de
la gauche, que son projet est différent, et donc sortir de la dépendance
politique et financière à l'égard de l'UMP ; revendiquer une vocation
majoritaire et donc s'élargir vers des sensibilités nouvelles, accepter le
dialogue avec tous les républicains ; tourner la page des divisions et
accepter le principe «un candidat et un seul en 2012». Au bout du compte, cela
revient à une question : voulez-vous vraiment le changement ou, au fond,
souhaitez-vous que le pouvoir en place l'emporte pour cinq ans de plus
?
Serez-vous candidat en 2012 ?
FB: Mon action n'a qu'un but : obtenir un changement
profond pour le pays qui ne peut se décider qu'à la présidentielle. Pour cela,
j'ai refusé toute complaisance, toute proposition, toute compromission avec le
pouvoir. Il fallait ces années de lutte et d'intransigeance pour que, le jour
venu, les électeurs sachent qu'ils ne seront pas trahis.
Quelles seront vos priorités ?
FB: Nous devons donner au pays un projet qui le rassemble.
Non pas un projet de parti, mais un projet de pays. Ce projet doit être
soutenable dans le temps, ce qui exige les équilibres financiers et
budgétaires. Il doit permettre à la France de retrouver la production sur son
sol, et donc les emplois qui vont avec. Il proposera un grand contrat éducatif
qui est la seule clé pour l'avenir. Il définira des institutions qui
permettront de changer pas seulement de pouvoir, mais le pouvoir. Séparation
des pouvoirs, loi électorale juste, représentation de tous les courants, par un
système à l'allemande par exemple.
Est-ce à dire que vous acceptez l'élection de députés du FN ?
FB: Oui, bien sûr. Il est absolument anormal que des forces
qui ont atteint ces dernières années 15 à 20 pour cent des suffrages -
nous-mêmes, les écolos ou le FN - n'aient pas de représentation à l'Assemblée.
Quant au Front national, il vaut mieux le combattre face à face.
Le projet du PS vous paraît-il s'inscrire dans ce changement que vous
appelez ?
FB: Il y a dans ce texte des idées que j'approuve et
défends, notamment sur l'investissement des entreprises ou les institutions.
Mais je suis en profond désaccord sur deux points : tous les problèmes du
pays sont renvoyés à la dépense publique - allocation pour tous les jeunes,
emplois d'avenir, recrutements publics, recours à l'impôt pour de nouvelles
dépenses. J'ai l'impression de retrouver le jugement de Frédéric Bastiat :
«La grande fiction qui fait que tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de
tout le monde.» Et ensuite, ce qui manque, c'est la vision d'un pays actif,
volontaire, qui préfère que les gens s'en tirent par eux-mêmes, qui choisit de
mobiliser ses forces propres : la création, l'innovation, la recherche.
L'avenir du pays ne peut pas être l'assistance généralisée.
Martine Aubry semble favorable à une sortie du nucléaire. Et vous
?
FB: Ce qui se passe au Japon remet en cause l'idée avec
laquelle nous vivions d'un nucléaire sûr. Cela oblige à des épreuves de
sécurité immédiate pour les centrales existantes, et à des choix sérieux, de
long terme, d'économies d'énergie, de soutien aux énergies de substitution non
émettrices de CO2 et d'investissements lourds sur la recherche.
Silvio Berlusconi a décidé d'accorder des laissez-passer aux clandestins de
Lampedusa…
FB: C'est notre faute. Nous avons été irresponsables de laisser l'Italie toute seule face à un problème de cet ordre, alors qu'il fallait une réponse européenne. Avec cette politique du chacun pour soi, nous voulions laisser l'Italie seule face aux difficultés, maintenant l'Italie nous envoie ces pauvres gens. C'est nul !