PAR F. BAYROU : B. TAPIE OU L'ABAISSEMENT DE L'ETAT
Par Pierre LECLERCQ le vendredi 25 juillet 2008, 15:27 - Lien permanent

Point de vue Bernard Tapie ou l'abaissement de l'Etat, par François Bayrou
LE MONDE | 25.07.08 | 09h13 • Mis à jour le 25.07.08 | 13h40
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Après la décision du tribunal arbitral donnant raison à
Bernard Tapie contre l'Etat, François Bayrou a dénoncé "la collusion entre
Nicolas Sarkozy et Bernard Tapie". Interrogé dans Le Monde du 22 juillet,
Bernard Tapie avait rétorqué : "Bayrou, la seule chose qu'il sait faire,
c'est répéter qu'il est un martyr, que les médias et les puissances d'argent ne
l'aiment pas, que tout le monde est à mettre dans le même sac et qu'il se
battra seul contre tous. C'est la même posture populiste que Le Pen, sans les
idées. Du Le Pen propre".
Les insultes proférées par M. Tapie à mon encontre (on
comprend bien pourquoi) ne changeront rien aux dix affirmations suivantes, qui
permettront à chacun de se faire une opinion.
1) Si M. Tapie a gain de cause, c'est le contribuable qui va
payer. Le CDR (consortium de réalisation), structure destinée à
liquider les actifs douteux du Crédit lyonnais, dont la quasi-totalité des
activités ont cessé au 31 décembre 2006, n'a aucune autonomie financière. Son
financement est assuré par l'EPFR (établissement public de financement et de
restructuration), alimenté par les crédits budgétaires de l'Etat, donc par le
contribuable.
2) Il n'y a pas eu de décision de justice. C'est une décision
politique. La procédure d'arbitrage est une procédure privée destinée
au monde des affaires. Quand les intérêts de l'Etat et du contribuable sont en
jeu, c'est un principe absolu du droit que l'arbitrage est interdit; seules les
juridictions instaurées par la loi sont compétentes.
3) Les principes de l'Etat de droit sont foulés aux pieds.
C'est par crainte de décisions de justice défavorables à M.Tapie que le sommet
de l'Etat a imposé une telle procédure d'arbitrage, sans appel possible. La
seule décision favorable à M.Tapie a été cassée en des termes d'une dureté
inhabituelle par la Cour de cassation, plus haute juridiction de l'ordre
judiciaire français, réunie exceptionnellement en formation plénière, sous la
présidence de son premier président. Que l'Etat ait pu décider de renoncer à un
tel avantage juridique et moral est sans précédent. Il faut noter qu'un autre
principe général du droit est mis en cause : il ne peut y avoir de justice
que contradictoire, or M. Tapie a été entendu, mais pas ses contradicteurs, ni
Jean Peyrelevade qui a redressé le Crédit lyonnais, ni Jean-Pierre Aubert,
président du CDR, jusqu'à la clôture de ses activités.
4) Dans la vente d'Adidas, M. Tapie n'a pas été perdant, il
a été gagnant. D'ailleurs, c'est lui-même qui a fixé le prix de vente. Adidas a
été acheté en 1990 avec un prêt à court terme de 1,6milliard de francs, à
échéance en 1992. A cette date, l'entreprise mal gérée est en situation
dramatique. Ne pouvant assurer son échéance, M. Tapie, ancien et bientôt
nouveau ministre de la ville, décide alors de la vendre. Il cherche à en
obtenir 2 milliards de francs mais l'acheteur (Pentland), découvrant l'étendue
des dégâts, retire son offre. C'est alors que M. Tapie donne mandat à la banque
de vendre l'entreprise, pour une somme d'un peu plus de 2 milliards de francs
qu'il a lui-même fixée. Opération qui lui rapportera au total, si l'on en croit
une expertise et une ordonnance judiciaire de l'époque, la somme de 200
millions de francs.
5) L'Etat va prendre à sa charge les dettes de M. Tapie.
Contrairement à ce qui est répété en boucle, l'Etat ne va rien récupérer de ses
créances. C'est lui qui va payer pour les dettes du groupe Tapie,
totalement extérieures à l'affaire Adidas, et qui n'ont jamais été honorées. En
particulier, le groupe de M.Tapie a depuis des années des millions de dettes
fiscales et sociales vis-à-vis de l'Etat et de l'Urssaf. "Qui paye ses dettes
s'enrichit." Ici, c'est l'Etat qui paye les dettes de M. Tapie et celui-ci qui
s'enrichit.
6) 285 millions d'euros, c'est l'équivalent de la totalité des
salaires annuels des 11000 postes d'enseignants supprimés cette année.
C'est une somme tellement astronomique que le citoyen ne peut pas s'en faire
une idée. Traduite en salaires d'enseignant, c'est plus de 11000 postes à
l'année. Si on y adjoint les intérêts, on atteint 400millions, cela représente
une somme suffisante pour effacer l'essentiel du déficit des hôpitaux publics
du pays.
7) 45millions pour "préjudice moral", c'est une insulte. A
l'intérieur de cette addition, les 45 millions d'euros pour "préjudice moral"
(le mot ne manque pas de sel) sont une insulte pour le
citoyen. Quelques comparaisons pour en prendre la mesure : cette somme est
l'équivalent de 4000 années de travail au smic. Et l'indemnité moyenne pour une
veuve après la mort d'un conjoint victime de l'amiante est de 45000euros, soit
mille fois moins.
8) Tout était fait pour que l'affaire passe inaperçue. La
décision d'arbitrage, dont le principe avait été décidé en catimini, largement
orientée à l'avance par des montants d'indemnisation définis noir sur blanc, a
été annoncée à un moment bien choisi : le vendredi soir ouvrant le
week-end du 14 juillet à 17h30, pour que toutes les procédures soient
entérinées avant le 15 août.
9) Pendant ce temps, on pressure les pauvres gens jusqu'au dernier
centime. On va supprimer les allocations aux chômeurs qui refuseront
un emploi trop éloigné de chez eux ou sous-payé. Je connais une jeune femme qui
a été contrainte de rembourser une année de RMI parce qu'elle avait fait
quelques heures de ménage sans les déclarer. Les faibles sont sans défense,
mais le pouvoir enrichit avec complaisance ses affidés.
10) Le problème, ce n'est pas M. Tapie, c'est l'Etat et ceux qui
sont à sa tête. Il y a toujours eu, il y aura toujours, des
aventuriers qui se jouent des banques, du fisc, de la loi. Mais en principe
l'Etat est là pour faire respecter les règles de droit et l'argent public. Ici,
au contraire par le fait du prince, parce qu'il s'agit de soutiens ou de
complices dans un certain nombre d'opérations politiques, passées, présentes ou
à venir, l'Etat protège et enrichit ceux qui se moquent de sa loi. Le
message est clair : sous ce régime, "qui n'est pas avec moi est contre
moi", et qui est avec moi est protégé et peut sabler le
champagne. L'affaire Tapie donne la mesure de l'abaissement de
l'Etat.