TEXTE EN INTEGRALITE
Le Figaro: Quelles conséquences tirer de la mort de Ben Laden ?
François Bayrou: Première leçon : dans la lutte à mort
entre terrorisme et démocraties, ce sont les démocraties qui gagneront.
Deuxième leçon : la vraie puissance est dans la persévérance. Les
Etats-Unis ont su poursuivre une action déterminée pendant dix ans, malgré les
changements de majorité, sans se laisser distraire une seconde de leur but.
Cela fait toute la différence entre la volonté et la velléité. C'est une leçon
qui vaut aussi pour nous. Nous ne sommes pas une grande puissance par les
moyens mais nous pouvons l'être par la volonté.
Le Figaro: Cette mort doit-elle conduire la France à
retirer ses troupes d'Afghanistan?
François Bayrou: Notre présence en Afghanistan, décidée
sous gouvernement Jospin, maintenue depuis, pour poursuivre les auteurs du 11
septembre et priver le terrorisme de sa base arrière, est justifiée. J'ai voté
en faveur de cette action et ne le renie pas. Le jour où la coalition sortira
d’Afghanistan, et tout le monde souhaite que ce jour ne tarde pas, il faut que
la transition se fasse dans l’ordre et que soit transmis aux Afghans eux-mêmes
un pays sécurisé, ou au moins sécurisable.
Le Figaro: Jean-Louis Borloo et ses amis veulent créer une
confédération des centres. En serez-vous?
François Bayrou: Non.
Le Figaro: Pourquoi?
François Bayrou: Parce que tout cela n’a de centre que le
nom. Si les mots ont un sens, le centre veut dire qu'on récuse la guerre des
deux camps. Or que disent ceux qui veulent constituer cette
confédération ? Qu'ils sont dans le camp de la majorité. Un groupuscule de
plus, cela ne sert à rien. Je veux qu’on sorte de cet affrontement caricatural.
En vérité, chacun des camps est malade. La poussée de l’extrême droite ruine
l’idée d’une droite unique. Le Front national fait tanguer l’UMP. Les divisions
de la gauche apparaissent au grand jour. Qu’y a-t-il de commun entre Mélenchon
et Strauss-Kahn ? Aucun des deux camps divisés ne peut répondre aux
problèmes du pays. S’ils l’emportent, l’impuissance est garantie. Il faut donc
une nouvelle vision de notre démocratie, et une majorité nouvelle
Le Figaro: Vous ne travaillerez pas avec eux ?
François Bayrou: Si ces hommes politiques reconnaissent un
jour qu'ils se sont trompés, je serai attentif. Mais il faut des
explications : on ne peut pas avoir été cinq ans ministre de Chirac, puis
quatre ans ministre d'Etat de Sarkozy, avoir été candidat à Matignon, et en
quelques semaines ouvrir la guerre à l’intérieur de la majorité sans
clarification !
Le Figaro: Vous vous retrouverez un jour?
François Bayrou: J’ai conservé pour beaucoup d’entre eux de
l’affection, et pour ceux qui le méritent de l’estime. Nous parlons ensemble
bien plus qu’on ne le croit. Je n'ai aucun doute que nous nous retrouverons.
Nous avons bien des convictions en commun. J’ai conservé avec Michel Mercier,
le garde des sceaux, des liens d’amitié qui ne se sont jamais démentis. Idem
avec Jean Arthuis, dont je pense qu’il fait un bon travail à la Commission des
finances du Sénat. Je n’oublie jamais que tous nous appartenons au même courant
politique, même s’il est provisoirement divisé, et que donc notre avenir est
forcément ensemble.
Le Figaro: Avant la campagne présidentielle?
François Bayrou: Je le souhaite, bien sûr. Je ne vis pas de
ressentiment. Ma seule exigence est de clarté. Ce courant politique, le courant
démocrate, n’est pas soluble dans la majorité, et est différent du socialisme.
Il est indispensable à l’avenir de notre pays. Certes, le chemin d'indépendance
que nous avons choisi a été difficile à expliquer à beaucoup de nos électeurs
et de nos élus. Certains ont cru que nous changions de camp. Ils savent
aujourd’hui que ce n'était pas le cas. Le dialogue en sera facilité.
Le Figaro: Dans les sondages, il y a une percée de
Borloo...
François Bayrou: Ce qui comptera pour les électeurs, c’est
la cohérence.
Le Figaro: Le MoDem compte peu d'élus. Comment réunirez
vous les parrainages nécessaires à votre candidature en 2012 ?
François Bayrou: Les élus indépendants et les élus du
centre se comptent par milliers. Ils ne se laisseront pas intimider. Nous avons
bâti un courant politique qui a les moyens de son indépendance politique et
financière. Nous avons tenu le cap sans jamais en changer. Et le pays a le plus
grand besoin de ce renouvellement. Il a besoin de gouvernants nouveaux,
courageux et crédibles. Et il a besoin de réponses nettes sur tous les grands
chapitres de son avenir.
Le Figaro: Quand prendrez vous votre décision
définitive ?
François Bayrou: Ma décision définitive mûrit depuis
longtemps. Mais je ne veux pas entrer dans le jeu de ces candidatures qui
poussent comme des champignons, semaine après semaine.
Le Figaro: Votre détermination est totale et ne dépend pas
des scores potentiels d'autres candidats ?
François Bayrou: Non. Je suis et je serai au rendez-vous.
Le temps viendra.
Le Figaro: Hulot est sur la même ligne que la vôtre qui
récuse la bataille des deux camps. Sa candidature vous inquiète?
François Bayrou: J'ai de bonnes relations avec Nicolas
Hulot. Je pense simplement que ses valeurs sont antagonistes avec l'appareil
des Verts. Cette contradiction est trop forte pour que cette alliance
fonctionne bien.
Le Figaro: Ses valeurs sont compatibles avec les
vôtres ?
François Bayrou: Dans la classe politique, je suis l'un de
ceux qui est depuis longtemps le plus sensible aux questions écologiques. Ma
jeunesse dès mes 18 ans c’était auprès de la communauté de l'Arche, une des
sources de ce que devint ensuite l'écologie. J'étais un étudiant admiratif de
Jacques Ellul, qui en fut une autre source. Je sais ce que représente la terre,
les écosystèmes, et par toutes mes fibres j’y tiens. Ma différence, sur un
point fondamental, avec certains d’entre eux, c’est un certain malthusianisme,
la mise en doute de l’action de l’homme dans le monde. Pour moi, l’humanité
peut, par la science, la recherche, la conscience, faire du bien à la planète.
Et même la planète Terre, c’est la nature, le cosmos plus l’homme. Sans homme,
il n’y a pas de nature au sens où nous l’entendons.
Le Figaro: Que retenez vous des quatre premières années de
Nicolas Sarkozy à l'Elysée?
François Bayrou: Nicolas Sarkozy est un homme politique
doué d'une grande énergie, qui ne baisse pas les bras, qui croit à l’action.
C’est à mettre à son crédit. Mais le bilan est cruel. Je ne vois pas un seul
chapitre de la vie nationale qui aille mieux en 2011 qu'il n'allait en 2007.
L'éducation ne va pas mieux. Notre économie est, dans bien des secteurs, en
péril. L'emploi souffre. Le secteur de la santé est en doute. La sécurité ne
s’est pas améliorée. La justice est dans une crise sans précédent. Les membres
de la fonction publique se sentent abandonnés. Les choix initiaux du
quinquennat expliquent cette impasse.
Le Figaro: Sur le fond, pourquoi vous êtes-vous opposé à
lui ?
François Bayrou: De tout ce que j'ai écrit dans Abus de
pouvoir il n'est pas une page qui se soit révélée fausse. Au-delà de ses
qualités de combattant, il a porté deux grandes erreurs. La première est dans
son système de valeurs. Il porte respect et considération à des choses qui n’en
méritent guère : l’arrogance de l’argent et la notoriété. Toute la fausse
monnaie dont notre monde est remplie. C’est cela qui lui parle. Tout le reste,
la recherche, la science, la philosophie, la culture, la création, le profond
de la vie, il l'a mis au second plan. Deuxième erreur, il a fait de la fonction
présidentielle, une fonction partisane. Organiser à l'Elysée les réunions de
son parti, aller caresser dans le sens du poil les donateurs, multiplier les
nominations de complaisance. Partout où il aurait du choisir l'Etat impartial,
il a choisi l'Etat arbitraire ou partisan.
Le Figaro: Mais il a nommé un socialiste comme président de
la Cour des comptes et un autre à la commission des Finances...
François Bayrou: Oui. Je ne sais d’ailleurs pas si être
socialiste est un critère suffisant… (sourire). Mais décider de nommer le
président des chaînes publiques de télévision et de radio à l'Elysée est une
régression que la France n’aurait pas dû accepter. Et l’arbitraire
d’État ! Dans l'affaire Tapie, le contribuable français a été spolié de
250 millions d'euros. 250 millions c'est deux années pleine des salaires des
15000 postes d'enseignants supprimés !
Le Figaro: S'agissant des réformes que Nicolas Sarkozy a
engagées, reconnaissez-vous au président le courage de les avoir menés jusqu'au
bout ?
François Bayrou: Le courage vaut si l'on va dans la bonne
direction. Il y a – heureusement !- des points positifs. Le statut d’auto
entrepreneur, une certaine autonomie de gestion des universités. Mais les
mesures les plus significatives répondaient à une logique profondément
inégalitaire. Que Madame Bettencourt ait payé proportionnellement moins d'impôt
qu'un smicard grâce au bouclier fiscal était une faute grave. Laisser filer le
déficit et la dette pendant des années, nous chargera longtemps. La réforme des
retraites n’est pas financée et elle frappe le plus gravement les femmes de
plus de 65 ans qui n’ont pas les annuités.
Le Figaro: Vous approuvez le statut d’auto entrepreneur,
c'est pourtant l'aspect le plus libéral de sa politique ?
François Bayrou: Oui, parce que cela multiplie les
créations d'entreprise et cela libère les énergies.
Le Figaro: Comment réagissez vous à la défiance des peuples
qui s'expriment à travers la montée de l'extrême droite partout en
Europe ?
François Bayrou: Les peuples ont le sentiment qu'ils n'ont
plus de prise sur leur destin. Et hélas !, même les institutions européennes
sont devenues un labyrinthe illisible pour la plupart des citoyens.
Le Figaro: Vous comprenez dès lors que les électeurs,
déboussolés, se tournent vers des partis comme le Front national ?
François Bayrou: Qu'ils se tournent vers ces mouvements, je
ne l’accepte pas et je le combattrai. Car c’est à eux-mêmes qu’ils risquent de
nuire. Le FN propose comme potion magique, deux poisons mortels : il
oppose entre eux les Français en fonction de leur origine, de leur religion, de
la consonance de leur nom… Aucun pays ne peut vivre diviser contre lui-même. Le
deuxième poison consiste à vouloir sortir de l'euro. Si par malheur, on se
trouvait en situation d'avoir un gouvernement assez fou pour le décider, alors
on vivrait la misère. Avoir à payer en monnaie faible une montagne de dettes
libellée en monnaie forte, c’est la misère pour tous, et le drame pour les plus
pauvres.
Le Figaro: La prime aux salariés voulue par le président
dans les entreprises qui voient leur dividende augmenter, est-ce une bonne
mesure ?
François Bayrou: C'est tout mélanger ! D’abord parce
que ce n'est pas à l'Elysée que doit se décider la politique salariale des
entreprises. Comment voulez-vous qu’un pays marche comme cela, à coups de
foucades ? Prendre des mesures spectaculaires dans l’espoir d’améliorer
l’image, c’est forcément désordonné et à courte vue. Mais cela aboutit à des
absurdités : par exemple parmi les entreprises qui n’auront rien à payer
il y a Total !... Et une entreprise qui ne payait pas de dividendes depuis des
années sera elle mise à contribution ! Si l'on avait voulu poser cette
question légitimement, profondément, même moins spectaculairement, il suffisait
d’améliorer la loi sur l'intéressement. Au bout du compte, il restera un
mauvais précédent et bien des frustrations.
Le Figaro: Il y a un autre anniversaire. C'est celui du 10
mai 1981. Pour vous, les socialistes sont ils une force crédible
d'alternance ?
François Bayrou: Dans le programme du PS, il y a des choses
positives ou acceptables, bien sûr, que nous défendons depuis longtemps,
notamment sur les institutions. Mais je suis en désaccord avec l’inspiration
générale qui s'en remet à l'Etat, toujours, pour résoudre les problèmes. L’État
qui recrée des emplois jeunes, l’État qui encadre les loyers, l’État qui
règlemente à tour de bras. En réalité, ce qu’il faut c’est que l’État donne aux
Français les moyens de résoudre leurs problèmes eux-mêmes, qu’il les soutienne,
en particulier lorsqu’ils entreprennent, lorsqu’ils créent, lorsqu’ils portent
un service public. Il faut en finir avec la conception d'un Etat magicien et
rendre à la société confiance en elle-même.