ENTRETIEN avec François Bayrou Président du MoDem
Recueilli par Laurent de BOISSIEU et Solenn de ROYER du journal "La
croix"
La Croix : Le centre droit et le centre gauche, est-ce pour
vous le centre ou une partie de la droite et de la gauche ?
Le centre ne peut être qu’indépendant. Chaque fois que quelqu’un éprouve le
besoin d’ajouter l’adjectif (droit ou gauche) au nom (centre), c’est qu’il ne
croit pas à la force du centre. Le centre, ce n’est pas un sous-produit de la
droite et de la gauche, ce n’est pas « entre » la droite et la
gauche, mais « autre » que la droite et la gauche.
Le centre, c’est deux choses : d’abord le choix du pluralisme contre la
bipolarisation ; ensuite un projet et des valeurs différentes des deux
partis actuellement dominants.
Un exemple : à droite comme à gauche, il y a un « fétichisme »
de l’État : à droite, on rêve que l’État commande tout ; à gauche, on
rêve que l’État pourvoie à tout. Or, il s’agit dans les deux cas d’une
conception jacobine. J’ai une conception différente, plus girondine : je
crois que la société doit se prendre en main ; la vie locale,
l’entreprise, l’association, la famille, ce doit être aussi fort que
l’État.
Et qu’est-ce qui vous distingue des centristes de la majorité
(Nouveau Centre, radicaux, etc.) ?
J’ai refusé d’avaliser les dérives du pouvoir actuel tandis qu’ils les ont
approuvées. Je suis dans l’opposition, ils sont au gouvernement et dans la
majorité. Comment peuvent-ils contester aujourd’hui ce qu’ils ont applaudi hier
et ce qu’ils votent tous les jours ? C’est cela la grande différence entre
nous. Mais je n’ai pas oublié qu’ils ont été mes compagnons. Nous formons une
famille politique. Elle se reconstituera. La période des recompositions
politiques n’est pas terminée.
Le PS reste-t-il pour vous un interlocuteur possible
?
Il y a beaucoup de personnes au PS avec qui je me sens en phase, sur le plan
intellectuel : Dominique Strauss-Kahn, Manuel Valls, Gérard Collomb, et
bien d’autres encore issus du courant Delors-Rocard. Ma liberté, c’est de
parler avec tous les responsables du champ démocratique français.
Vous avez été très sévère avec Nicolas Sarkozy, vous paraissez
l’être un peu moins ces derniers mois…
Je suis très sévère à juste titre. Je m’oppose à Nicolas Sarkozy sur toutes
les orientations qui sont pour moi dangereuses et erronées pour le pays et son
histoire : faire de l’argent et de la réussite financière une valeur de
société, la marchandisation de la société, traiter l’école comme une variable
d’ajustement, ne pas respecter la séparation des pouvoirs, se comporter plus en
chef de parti qu’en chef de l’État, vouloir verrouiller les médias, publics ou
privés. Toutes ces critiques, je les assume. Ce que j’ai dit depuis trois ans,
ce que j’ai écrit dans mon livre Abus de pouvoir (Plon), je ne vais pas
l’effacer ou l’estomper.
Mais aujourd’hui, nous sommes devant une question majeure : celle des
retraites. Toute ma vie, je me suis battu contre les déficits. Les Français
savent que j’ai fait de ce sujet un avertissement central de ma campagne
présidentielle de 2007. J’ai dit que si la réforme était raisonnable et juste,
j’étais prêt à assumer le choix de la soutenir.
Je pose donc aujourd’hui trois conditions pour le soutien du MoDem. Une
disposition qui rende justice aux carrières longues, à ceux qui ont commencé à
travailler à 14, 15 ou 16 ans. Une autre qui prenne en compte la pénibilité de
certains métiers. Enfin, le plus important de tout, pour quoi je me battrai
comme un chien, et dont personne ne parle : le maintien du « filet de
sécurité » des 65 ans. Les femmes qui ont élevé des enfants, ceux qui ont
été au chômage, tous ceux-là n’ont pas les annuités mais ont la possibilité de
partir à la retraite sans pénalisation à 65 ans. C’est la mesure la plus
sociale, parce qu’elle s’adresse aux moins favorisés.
Pour l’instant, ces trois conditions ne sont pas remplies. Je multiplie les
messages pour qu’elles le soient.
Vous avez approuvé la perspective d’inscrire dans la constitution la
limitation des déficits.
Je ne l’ai pas approuvée, je l’ai proposée depuis dix ans. Seule la
Constitution peut obliger les gouvernements à être raisonnables. Mais, comme le
souligne le PS, une majorité ne doit pas ligoter la suivante. C’est une
objection fondée. C’est un grand débat, peut-être le plus important de la
décennie. C’est donc au peuple d’en décider par référendum.
Les responsables de la majorité laissent entendre qu’il y aurait un
« réchauffement » entre vous et Nicolas Sarkozy. Qu’en est-il
?
L’idée que je pourrais « dealer », entrer dans une manœuvre avec qui
que ce soit, est une idée enfantine ! Si j’avais voulu faire des
manœuvres, il y a longtemps que j’aurais accepté les propositions diverses et
variées, les dorures, les privilèges, les chapeaux à plumes. Or je me suis
inscrit, volontairement, dans le dur et austère chemin de l’opposition, sur les
principes !
Le terme de « réchauffement » est donc inapproprié
?
Il y a un terme qui est approprié : celui de responsabilité. Dans la
tempête que nous traversons et que nous allons encore traverser – cette crise
est la plus grave que la France ait jamais connue depuis la guerre –, je
revendique le dialogue entre les hommes responsables. Je parle avec les leaders
du PS.
Je parle avec les responsables de l’exécutif : le premier ministre et le
président de la République. Certains le rendent public, d’autres pas. Et je
parle évidemment aussi avec ceux qui sont comme moi issus de l’UDF et dont j’ai
été séparé par le débat que nous avions sur la juste politique suivie.
Croyez-moi : personne n’a la vérité à lui tout seul ! Pas plus les
gouvernants que les opposants. Il faut donc parler, confronter les idées pour
trouver le juste chemin.
En même temps, si les erreurs ou les fautes commises ces trois dernières années
se perpétuent, je les dénoncerai avec la même implacabilité.
Quelles leçons avez-vous tiré de l’échec du MoDem aux élections
régionales ?
Il y a des moments où l’on n’est pas compris. Et puis, nos candidats étaient
nouveaux, donc peu connus. Est-ce une raison pour s’arrêter ? Les
difficultés ne doivent pas faire peur. Un jour, les Français comprennent, et
plus on a résisté aux orages, plus ils ont confiance en vous ! Il n’est
donc pas question que je me rallie aux uns ou aux autres. Tout ralliement est
contre nature pour moi
Nos idées sont suffisamment claires et solides pour n’être pas remises en
question au moindre vent. Nous pouvons, comme dans les collectivités locales,
accepter des compromis, imaginer des contrats. Mais pas question de manœuvres,
d’aucune sorte. Surtout quand c’est difficile, il faut être irréductibles.
C’est ma ligne de vie.